« On avait un logement au-dessus de tout, en étages, trois pièces qui se reliaient par un tire-bouchon…. En haut, notre dernière piaule, celle qui donnait sur le vitrage, à l’air c’est-à-dire, elle fermait par des barreaux, à cause des voleurs et des chats. C’était ma chambre, c’est là aussi que mon père pouvait dessiner quand il revenait de livraisons. »

« Il faut avouer que le Passage, c’est pas croyable comme croupissure. C’est fait pour qu’on crève, lentement mais à coup sur, entre l’urine et les petits clebs, la crotte, les glaviots, le gaz qui fuit. C’est plus infect qu’un dedans de prison. Sous le vitrail, en bas, le soleil arrive si moche qu’on l’éclipse avec une bougie. Tout le monde s’est mis à suffoquer. Le Passage devenait conscient de son ignoble asphyxie !... »

« Les chiens urinait partout, et sur les vitrines aussi, pas spécialement sur la Méhon. On avait beau répandre du souffre, c’était quand même un genre d’égout le Passage des Bérésinas.  La pisse ça amène du monde.  Pissait qui voulait sur nous, même les grandes personnes ; surtout dès qu’il pleuvait dans la rue. On entrait pour ça. Le petit conduit adventice l’allée Primorgueil on y faisait caca couramment. On aurait eu tort de nous plaindre. Souvent ça devenait des clients les pisseurs, avec ou sans chiens. »

« Elles faisaient très navrantes nos vitrines au milieu des autres… Elles étaient gris perle et verdâtre, tandis que, tout à coté de nous, c’était la teinturerie Vertune, absolument pimpante neuve, une fantaisie jaune et bleu ciel, à notre droite c’était la papeterie Gomeuse, blanche immaculée, rehaussée de filigranes et pompons et de ravissants motifs, petits oiseaux sur des branches… »

Mort à crédit (1936)

« Moi, j’ai été élevé au passage Choiseul dans le gaz de 250 becs d’éclairage. Du gaz et des claques, voilà ce que c’était, de mon temps, l’éducation. J’oubliais : du gaz, des claques et des nouilles. Parce que ma mère était dentellière, que les dentelles, ça prend les odeurs et que les nouilles n’ont aucune odeur. »

Cahier Céline 2

« ... moi qu’ai vécu Passage Choiseul, dix-huit ans, je m’y connais un peu en sombres séjours !… »

D’un château l’autre (1957)